Pensées en vrac sur ma dépression
26 janvier 2019

Beaucoup - y compris moi-même - ont pensé ou pensent encore que la dépression n'est qu'un synonyme de déprime; elle est donc passagère, circonstancielle, et n'est pas une maladie à proprement parler. De l'expérience, et de bons parcours de combattants, font comprendre qu'en fait non. Ces symptômes peuvent parfois être vus comme étant uniquement une flemme de la volonté du dépressif. Bref, c'est plus compliqué qu'il n'y paraît et j'ai encore beaucoup trop à comprendre.

Dans un premier temps (avant de discuter sur quoi cette introduction est partiellement vraie), on devrait sûrement faire un tour des définitions de la dépression:

Si les définitions des sites non-spécialisés (ou vaguement spécialisés) restent très liés sur la question d’une tristesse profonde et à mes yeux dans le passé, les définitions des organismes spécialisés (l’OMS et la Sécurité Sociale) mettent un point sur les répercussions sur la vie quotidiennes, à travers la fatigue, le manque de concentration, l’isolement. Ce n’est pas forcément étonnant qu’on voie de fait de la flemme derrière le comportement d’un dépressif qui essaie pourtant malgré tout de remplir au mieux les demandes de sa vie courante… Ce n’est pas non plus une si mauvaise idée de penser à quelque chose de circonstanciel: si la personne n’a pas vécu la totalité de sa vie sous le trouble, c’est souvent que quelque chose de grave a fait démarrer la dépression. Mais ce n’est pas forcément en résolvant cette cause qu’on mettra fin à ce qui n’est autre qu’une maladie qui s’est installée (tout comme ne plus pratiquer le sexe ne fera pas partir le SIDA chez un séropositif).

Pour mon cas personnel, je dois constater que c’est un peu rude de finir par découvrir ce type de définition (pourtant donné par des organismes spécialisés dans la santé) aussi tard, sachant que ma vie scolaire après l’école primaire était particulièrement caractérisée par ce trouble. Autant au collège l’impact était moindre, à force d’heures de trou bien placées pour faire la majorité des devoirs dans un cadre où, de toute façon, je n’avais rien d’autre à faire. Autant au lycée, la majorité de mes devoirs était fait sur le sol de ma chambre (qui n’était pas rangée…) le plus rapidement possible. Vous me rétorquerez peut-être que c’est le quotidien normal d’un lycéen, ce à quoi je vous répondrais que le soir je jouais surtout à des jeux vidéos et que j’avais une bonne moyenne et un certain intérêt pour les cours. On va dire par contre en prépa que cela a préservé ma santé, préférant dormir à réviser plus pour être meilleur (et, maintenant que c’est loin derrière, à recopier des solutions trouvées sur internet pour rendre des devoir maison, quand c’était possible; ça pouvait faire illusion vu que je comprenais ce que je faisais et que les contrôles révélaient un niveau semblable). J’ai eu une École Normale Supérieure plus par le flou artistique d’un concours spécialisé que presque personne ne prépare que par un travail assidu et sérieux, mes notes (contrôles et concours) étant bien trop corrélées à la qualité des professeurs que j’ai eu alors. Dans la dite ÉNS, toujours le même délire des devoirs maisons et des projets bâclés, sans envie. Ça m’a valu un zéro dans un projet, et une palanquée de mauvaises notes. Mais quand il s’agissait de devoirs en temps fixe surveillés, je rattrapais du retard et malgré une première année chaotique, ça c’est globalement bien passé. J’ai fait une grossière erreur, vouloir être président d’une association réseau dans un contexte loin d’être idéal. À vouloir trop être important alors qu’on a du mal avec sa vie de tous les jours, on récolte ce qu’on a semé, de toute façon.

Malgré ça, j’ai validé - avec le concours de Patrick Baillot5 pour ce qui concerne un stage médiocre1 - le très réputé Master Parisien de Rercherche en Informatique. J’ai entendu parler par le biais d’un camarade de promotion d’une thèse semi-industrielle; dans un élan difficilement différentiable de «si je ne prends pas ça, je ne fais pas de thèse, et ça va être la merde» et un sujet qui avait l’air un peu intéressant autour de la vérification des contrôleurs embarqués dans les véhicules autonomes, j’ai pris contact et on a - malgré un entretien d’embauche catastrophique2 - commencé cette thèse. La thèse n’a pas commencé dans le meilleur des contextes, avec un environnement familial qui a tué le peu d’énergie que j’avais. L’entreprise qui m’employait n’a pas trop goûté des différentes arrivées en retard alors que j’essayais de stabiliser, et m’a envoyé un message assez clair quant à mon avenir si ça continuait. Bref, j’ai explosé, et c’est ce qui a lancé mon premier suivi psychiatrique. Enfin, “ce qui a lancé”, ça aurait probablement fini en suicide si on ne m’avait pas littéralement amené aux urgences psychiatriques. De leur côté, mes encadrants ont fait en sorte de rééquilibrer mes présences pour que je sois plus souvent dans un cadre où je pouvais être productif et après quelques soubresauts supplémentaires, j’ai finalement pu soutenir et obtenir mon doctorat le 26 novembre 2018 (je vous laisse regarder le “Qui suis-je” si vous êtes curieux sur ma production scientifique). De nouveau motivé par un «il faut que je sois payé absolument» et avec l’aide de mes encadrants, on avait pu mettre en place une suite à la thèse à travers un post-doctorat à Nancy.

Pour ce qui est de celui-ci, ça démarre plutôt correctement avec le mou qu’il faut pour que je puisse enfin me poser les questions sur “mais qu’est-ce qui se passe au fond de moi?”. Toujours pas pour que je sois productif tout le temps, de toute façon ça il fallait mieux oublier vu mon passé. Mais au moins de quoi donner le temps de stabiliser, avancer au niveau recherche, comprendre ma maldie, et enfin la traiter comme il se doit avec de vrais plans et pas des plans contrariés par des contraintes immédiates3 d’ordres divers. J’espère que ça va donner quelque chose.

Voilà pour le cheminement personnel, le cheminement du suivi et de la compréhension de la dépression étant assez malheureux: il a fallu me noyer sous les contraintes pour que j’explose, je me fasse suivre une première fois. C’était déjà trop tardif, du coup la gestion pendant le restant de la thèse a été “comme je peux” avec des hospitalisations supplémentaires (nécessaires pour que je rattrape - beaucoup - de sommeil4) et des visites chez le psychologue et la psychothérapeute, quand le reste des contraintes m’en laissait le temps. C’était tout sauf idéal. Bref, maintenant que je vois de l’air et que je ne suis plus sous pression constante, je peux enfin me poser la question Mais qu’est-ce que? Comment j’en suis là? Pourquoi j’ai toujours pas d’envie ?.

Après avoir vu quelques TED Talks, comme Dépression, the secret we share (Dépression, notre secret partagé) d’Andrew Solomon (que je vous recommande), ou “I’m Fine” - Learning to live with Depression (Je vais bien - Apprendre à vivre avec la Dépression), je me suis rendu compte que la définition de la dépression était sûrement plus complexe. La comparaison des définitions que j’ai faite en début de ce post va dans ce sens: est-ce que c’est vraiment juste un état de tristesse permanente, ou est-ce que c’est un état plus complexe ? Si je dois faire un peu le point de mon côté, c’est un état de désespoir permanent: je me sens obligé de vivre non pas par volonté personnelle mais pour ne pas rendre plus complexe la situation des proches, tout en me disant que de toute façon… Bref, même si mon sujet de post-doctorat actuel est très intéressant, il demande des efforts encore plus complexes pour quelqu’un avec aussi peu de carburant disponible (carburant qui peut être de l’espoir, de la colère, de l’esprit de compétition); je suis dans l’économie permanente, c’est long, c’est pas très brillant. En soi, cette dépression, chez moi, ce n’est pas tant une tristesse permanente: c’est le fait d’être sans carburant pour le moteur de l’esprit, d’être en permanence en économie d’énergie. Et sans ça, on ne fait que naviguer à vue, d’une solution de secours à une autre. On peut vivre6, mais quel en est l’intérêt ?

Notes de bas de page
1 Je ne comprendrais jamais pourquoi on a mis 12 à ce stage alors qu'avec le recul j'aurai mérité un 09 et une compensation pour difficultés personnelles. Peut-être parce que j'avais 12 au premier semestre et qu'on avait senti que je pétais un câble dans les examens ? J'en saurais jamais rien et est-ce vraiment la question…
2 On peut être honnête deux secondes et dire que les entretien d'embauche sont hautement discriminants envers les personnes atteintes de dépression ? Comment tu veux répondre à la question quelles sont tes qualités et tes défauts quand ton cerveau est embrumé et ne filtre que des pensées négatives ?
3 La relation entre moi et mes parents sera l'objet d'un autre post, mais est actuellement l'objet de pression fortes de différents organismes pour que moi et ma sœur nous occupions de dossiers divers. Si je dois donner mon opinion de mon côté, ça m'emmerde passablement d'être mis sur une ligne "normale" quand ma mère n'était déjà plus en état de s'occuper de moi passé l'école primaire. D'autant plus quand ma vie est chaotique à souhait, et sur un contexte de recherche académique aussi compétitif sur lequel c'est déjà sacrément la lutte avec une dépression.
4 Vu que quelqu'un, forcément, va dire que c'est parce qu'on m'assomait aux médicaments: dans un contexte stressant, je peux prendre 4 lexomil (!) et ne toujours pas être mis K.O., juste être à l'état de m'endormir (et c'est énervant en soi de devoir arriver à de telles doses). Là, en contexte hospitalier "isolé de la civilisation", c'était un demi matin, un demi soir, et je dormais vraiment toute la journée. J'étais à ce niveau de fatigue.
5 S'il y a un doute, je donne son nom parce que c'est vraiment quelqu'un de bien, et si vous avez la possibilité de faire un stage avec lui, faites-le (surtout si vous êtes au MPRI :p)
6 Surtout avec les facilités qui sont les miennes, certes.

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